☻Rumba
DAVID MURGIA & ASCANIO CELESTINI



Critique de Anne-Laure Thumerel, 24 juillet 2026





“Charité bien ordonnée commence par … ?“

Après Laïka (2017) et Pueblo (2020), Rumba vient mettre un point final à la trilogie consacrée à la précarité et aux déshérités de notre modèle social, les Poveri cristi, « les pauvres diables ».

Devant un petit rideau de fortune dévoilant l'iconographie vulgarisée de la vie de Saint François d'Assise, le serviteur des pauvres, Ascanio Celestini et David Murgia plantent, pour la veillée de Noël, le décor d'un petit spectacle à destination des pèlerins susceptibles de descendre des bus venus se garer sur le parking d'un supermarché en périphérie d'une ville elle-même périphérique. On l'aura compris ; le « business plan » de leur démarche n'est pas des plus efficaces en terme de rentabilité. Même les pèlerins ne viennent plus jusque là, mais ce n'est pas grave, il y a déjà un peu de public ! Il y a une femme à la fenêtre de son logement social, un homme sans abris qui se cache derrière un container ; autant de personnes qu'il y a sur scène, la règle veut donc que ça joue. Que le théâtre pauvre, par des pauvres au service des pauvres commence. Le spectacle installé ainsi à gros tréteaux croise plusieurs narrations.

D'abord, la vie humanisée et dé-sanctifiée de Giovanni qui deviendra ensuite Saint François d'Assise (1181-1226), patron des franciscains. Noble devenu pauvre parmi les pauvres, pauvre volontaire au service des pauvres nés pauvres, il prôna et pratiqua le dépouillement radical. Né d’une mère française, on l’appela « Francesco », « François ». Il lisait beaucoup de littérature chevaleresque. Il devint chevalier, partit à la guerre mais finit en prison. Quand il en sortit, il dût reconstruire les maisons des nobles que le peuple avait chassé d’Assise et apprit à devenir maçon. François ne choisit pas seulement d’être pauvre mais de servir les pauvres. Il fit une expérience décisive en compagnie d'un lépreux, figure par excellence du laissé-pour-compte de son époque. D'abord rebuté à l'idée de le prendre dans ses bras, il dépassa sa première émotion et senti son amertume se changer en tendresse. Après cette rencontre décisive, il adopta une règle de vie radicale: il ne possèdera rien, pas même de quoi se protéger des âpretés de la nature et partout où il pourra participer à améliorer la vie des pauvres, il ira.

À la vie de Saint-François d'Assise se mêle les histoires contemporaines de Job, manutentionnaire analphabète , qui a organisé lui même tout l’entrepôt sans une seule parole écrite. Celle de Joseph, le fossoyeur, émigrant d'Afrique subsaharienne, esclave, naufragé, détenu, manutentionnaire, jeté à la rue, s'occupant d'offrir un réconfort post-mortem aux morts que personne ne réclame et dont il a la charge de creuser la tombe. Enfin, celle de Malpuro, manutentionnaire, parent d'un enfant handicapé destiné à une mort précoce, ouvertement fasciste et raciste envers des familles de gitans de son village.

La communication que l'on peut trouver autour du spectacle nous paraît induire en erreur sur la question profonde du spectacle et la manière de nouer ensemble toutes ces histoires. La question, au fond, n'est pas de reconnaître en Job, Joseph ou Malpuro un nouveau François d'Assise ou un certain degré de sainteté dans le parcours de souffrances et d'humiliations que des conditions extrêmes de précarité, d'asservissement et de privation infligent à nos trois « pauvres diables ». Au fond, la sainteté n'est pas le sujet, ou plutôt si ; c'est la nôtre qui est en jeu – nous qui écoutons, le public en pèlerinage théâtral pour sa bonne conscience. Selon nous, la question (polémique) qui hante d'un point d'interrogation assez vertigineux ce spectacle précieux et nécessaire est la suivante  : si défendre la cause des pauvres peut paraître une évidence sur le papier, si l'on peut facilement s'auto-auréoler de sainteté et croire que notre charité est évidemment complète et absolue; dans les faits, serions nous capables d'adopter la pratique radicale d'un François d'Assise ? Ne serions-nous pas tenté·e·s de faire un tri entre les « bons » et les « mauvais » pauvres et d'ainsi faire preuve d'une solidarité partielle voire nulle ? Et si tel est le cas, qu'est-ce qu'un bon pauvre, selon nous ? Lequel « mériterait »  notre solidarité? Quel laissé-pour-compte nous rebute ? Est-ce l'analphabète, pour son ignorance ? Est-ce l'étranger, le noir, pour sa couleur de peau ? Est-ce le fasciste, pour sa haine et ses opinions indignes ? Lequel serions nous incapable de prendre dans nos bras ?

Lutter aux côtés des pauvres radicalement, c'est évidemment dire qu'il n'y a pas de « bons » pauvres. Si l'on ne cherche que le blanc, le méritant, le cultivé ou le gentil, on ne soutient plus grand monde. La charité est une épreuve éthique difficile mais pas impossible qui demande à repousser les limites de l'amour en soi. Ce spectacle invite le public à dépasser son amertume première pour le « lépreux » de son époque et à mettre à l'épreuve sa bonne conscience vis à vis de son soutien aux précaires.

David Murgia, virtuose conteur, ne plaide pas la cause des démunis ou pas que. De son phrasé rapide et enjoué, il incise tendrement notre conscience, disperse les faux-semblants, déloge les bonnes intentions qui ne servent souvent qu'à paver les enfers et, sur ce terrain mental retourné, plante une petite graine d'amour pour son prochain. François d'Assise fut un homme avant de devenir un saint. Sanctifié, il l'a été pour que nous restions lâches et profitable aux dominant·e·s. Il est devenu un modèle inaccessible, détaché des mortel·le·s pour sa perfection et cela a permis de nous dédouaner de le suivre et de l'imiter. Pourtant, Rumba rappelle que la charité réelle, concrète, est à portée d'homme et qu'il n'y a aucune excuse à trouver à notre fausse conscience.  


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Écriture et mise en scène  Ascanio Celestini
Interprète David Murgia
Musique  Philippe Orivel
Création musicale Gianluca Casadei
Traduction et adaptation Patrick Bebi et David Murgia
Direction technique et régie générale Philippe Kariger
Voix Giulia Murgia Piret

(Vu au Théâtre des Doms le 8 juillet 2026)